Par
Konrad Yakabuski
Le Devoir
6 avril 1995
Pour le seul plaisir de tuer. Peut-être
plus que toute autre chose, c'est ce mobile incompréhensible
qui explique le traumatisme qu'a subi hier tout le
Québec. Traumatisé par le fait que ce
mobile vicieux aurait amené trois mineurs -
de 13, 14 et 15 ans - à exécuter à coups
de bâton de baseball un vieux pasteur banlieusard
et son épouse.
«Aussi rare que révoltant», a laissé tomber
le lieutenant-détective Claude Lachapelle, ébahi
par l'un des crimes les plus horrifiants de sa carrière.
Scénario digne de Clockwork Orange. Coïncidence
on ne peut plus troublante, avec la sortie à Montréal
du dernier film de Bertrand Tavernier, L'Appât,
dans lequel trois jeunes d'un milieu aisé tuent
des hommes d'âge mur dans le seul but de réaliser
leur «rêve américain».
Rappelons brièvement les faits. Les trois complices
sont entrés par la fenêtre du sous-sol
de la confortable demeure du pasteur anglican Frank
Toope et sa femme Jocelyn, à Beaconsfield, vers
1h dans la nuit de samedi à dimanche. Le trio
aurait planifié d'effectuer un vol chez les
Toope, respectivement âgés de 70 et 75
ans.
Mais l'un d'entre eux «avait le goût de
tuer, ne l'ayant jamais fait», selon le lieutenant-détective
Lachapelle de la police de la CUM. Une fois le terrible
crime commis, ils sont partis avec environ 100 $, quelques
bijoux «sans valeur», des pipes de M. Toope
et un appareil de radio - tous récupérés,
comme le bâton de baseball, par la police. Cette
dernière avait été alertée
par l'entourage des trois jeunes, qui se sont apparemment
vantés auprès de leurs amis de cet exploit.
Les membres du trio, qui ne peuvent pas être
nommés à cause de leur âge, ont
comparu hier devant la Chambre de la jeunesse de la
Cour du Québec à Pointe-Claire. Ils ont
plaidé non-coupables aux accusations de meurtre
prémédité. Ils demeureront sous
les verrous jusqu'à l'enquête sur leur
remise en liberté provisoire, prévue
pour mercredi prochain.
Décidément, les tribunes téléphoniques
ont trouvé de quoi faire parler les gens pendant
des heures hier. Signe d'une augmentation inquiétante
de crimes violents chez nos jeunes? Après tout,
il n'y a que quelques semaines que Martin Labelle,
17 ans, a été reconnu coupable du meurtre
de ses parents, commis trois ans plus tôt à Longueuil.
Preuve du laxisme avec lequel le Canada traite ses
jeunes délinquants, laxisme qui ne sert guère à les
dissuader de commettre leur délit? Après
tout, des 78 000 causes entendues devant les tribunaux
de jeunesse en 1993-94 - où la peine maximale
pour meurtre n'est que de trois ans -, seulement 94
ont été transférées à une
cour pour adultes.
«C'est un phénomène beaucoup plus
complexe, a affirmé le professeur Marcel Fréchette
de l'École de criminologie de l'Université de
Montréal. C'est ce que l'on appelle une explication
multifactorielle.»
Dans le jargon des criminologues, c'est le «microgroupe
fusionnel» qui favorise le passage à un
acte qu'un jeune, à lui seul, ne commettrait
jamais. Le fait de s'associer avec l'un ou deux de
ses pairs crée une «synergie négative» et
une «stimulation réciproque» qui
peuvent amener un trio sans antécédents
criminels à «commettre des gestes inacceptables
ou crapuleux», d'après le professeur Fréchette.
Mais pour que le geste soit aussi crapuleux que le
meurtre, poursuit-il, le «terrain» doit être
favorable. C'est-à-dire que l'on doit retrouver
des conditions préalables comme du ressentiment
accumulé, de la rancoeur, de l'insatisfaction
profonde ou de la rage chez les responsables du crime.
La psychologue Diane Casoni, également de l'École
de criminologie de l'UdeM, ajoute que le désir
de «triompher, d'être plus fort que les
autres» sert souvent de motivation aux crimes
de cet ordre. «Plus quelqu'un est animé par
le désir de triompher (...), plus souvent le
choix de la victime va être aberrant.» C'est-à-dire...
faible.
D'où découle le besoin de vaincre les
plus faibles? Bien sûr, on pourrait évoquer
l'existence d'une «personnalité antisociale»,
voire de psychopathie. «Sauf que pour bien établir
cela, il faut que quelqu'un ait au moins 18 ans»,
soutient Marcel Fréchette.
En revanche, chez les jeunes, ce besoin de triompher
sur les autres peut résulter plutôt du
fait d'avoir déjà subi ce type de rabaissement. «Il
arrive souvent que l'on observe cela chez les enfants
qui ont été eux-mêmes particulièrement
humiliés, pris dans une situation familiale
ou leur faiblesse relative a été exploitée,
constate Mme Casoni. Ils vont, dès qu'ils sont
en mesure de renverser la vapeur, cesser d'être
la victime pour devenir l'agresseur.»
On ignore pour l'instant les antécédents
familiaux des trois jeunes, bien que deux d'entre eux
vivaient dans des familles d'accueil. Ils n'avaient
néanmoins pas été impliqués
dans des incidents judiciaires avant hier.
Mme Casoni note aussi que de tels crimes peuvent souvent être
accompagnés d'un «sentiment d'envie» envers
la victime. Ce sentiment peut se transformer en jalousie
ou en intolérance rageuse chez le responsable
du crime. Ce dernier devient angoissé à un
point tel qu'il se dit: «Moi qui me sens si méchant,
si détestable (...), je ne peux pas supporter
quelqu'un qui semble si bon.»
Malheureusement, de tels crimes demeurent aussi imprévisibles
qu'ils sont rarissimes. «La vaste majorité des
jeunes qui ont vécu dans un foyer brisé ne
recourront jamais à des actes de violence ou à des
meurtres, tranche le professeur Fréchette. 90
% des jeunes sont nourris de la même (violence à la)
télévision et ne passent jamais à l'acte.
Pourquoi une infime proportion passe-t-elle à l'acte?»
Proportion toujours infime, mais croissante. En effet,
le nombre de jeunes accusés de crimes violents
a augmenté de 94 % de 1986 à 1993, selon
les données du Centre canadien de la statistique
juridique. Des 1471 accusés en 1986, on est
passé à 2854 en 1993, quoique ce dernier
chiffre marque une diminution de 1,6 % par rapport à 1992.
Le bilan au niveau canadien est encore plus inquiétant. À travers
le pays, le nombre de jeunes accusés de crimes
violents a augmenté de 131,5 % pendant la même
période.
À Montréal, 1017 jeunes ont été accusés
de crime violent en 1993, une hausse de 66 % par rapport
au niveau de 1986. Selon la police de la CUM, six jeunes
ont fait face à des accusations de meurtre et
15 autres à des accusations de tentative de
meurtre en 1993. En 1988, les chiffres comparables étaient
respectivement de 3 et 7. Pendant la même période,
on dénote une hausse de l'ordre de 54 % dans
le nombre de jeunes accusés de voies de fait,
soit de 441 cas en 1988 à 678 en 1993.
Cependant, les crimes violents ne comptent pour que
12 % des infractions commises par les jeunes. Et ces
derniers n'étaient les responsables que de 11
% des crimes violents répertoriés par
la police de la CUM en 1993.
Il n'en demeure pas moins que des incidents qui s'apparentent à celui
qui est survenu dimanche à Beaconsfield suscitent
chez d'aucuns «le même bon réflexe
de la loi du talion», souligne M. Fréchette.
Les tribunes téléphoniques d'hier l'ont
d'ailleurs confirmé.
Mais les appels à des peines plus sévères
pour les jeunes contrevenants sont presque unanimement
dénoncés par les criminologues. «Les États-Unis
sont le pays où l'on incarcère le plus
par habitant et c'est aussi le pays où la violence
est la plus terrible, la plus explosive, la plus répandue,
tranche le professeur Fréchette. Une société digne
de ce nom devrait être capable d'objectiver le
problème de façon plus sérieuse.»
En février 1993, le Comité de la justice
de la Chambre des communes a déposé un
rapport qui a incité le gouvernement fédéral à allouer à des
activités de prévention du crime 1 %
du budget consacré à la police, aux tribunaux
et au système correctionnel. Au bout de cinq
ans, le Comité a dit souhaiter que cette proportion
s'élève à 5 %.
La justification de cette recommandation se trouvait,
selon le Comité, dans un poème de Henry
David Thoreau: «Un millier de gens assaillent
les branches du mal pour un seul qui s'attaque aux
racines.»
Il reste à identifier les racines d'un crime
aussi incompréhensible que la tuerie de Beaconsfield.
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